Guinée : les huissiers de justice sous pression, une profession en quête de garanties
Entre procédures judiciaires controversées, arrestations de confrères et multiplication des plaintes devant les juridictions pénales, les huissiers de justice guinéens dénoncent un climat qui fragilise l’exercice de leurs missions. Le cas de Me Aboubacar Camara, président de la Chambre nationale des huissiers de justice, illustre les tensions auxquelles la corporation est confrontée.
Le malaise grandit au sein de la corporation des huissiers de justice en Guinée. Ces auxiliaires de justice, chargés notamment de signifier les actes judiciaires et d’exécuter les décisions de justice, se retrouvent de plus en plus au centre de procédures judiciaires qui suscitent des interrogations sur les garanties entourant l’exercice de leur profession.
Le dernier épisode en date concerne Me Aboubacar Camara, président de la Chambre nationale des huissiers de justice de Guinée. Le 21 octobre 2026, son procès s’est ouvert devant la chambre de jugement de la Cour de répression des infractions économiques et financières (CRIEF), aux côtés d’un autre huissier, Me Alhassane Bah.
Les deux professionnels sont poursuivis pour des faits présumés de corruption, d’abus de confiance, de concussion, d’entrave au bon fonctionnement de la justice, d’association de malfaiteurs et de faux et usage de faux.
La procédure fait suite à une plainte de Kabinet Diané, gérant de la société GPMS SARL, dans le cadre d’un litige commercial l’opposant à la société SGCG Syli Ciment. Le plaignant reproche notamment à Me Aboubacar Camara des irrégularités dans une procédure de recouvrement de créances.
À la barre, le président de la Chambre nationale des huissiers a contesté les accusations. Il a expliqué avoir agi dans le cadre d’une procédure de recouvrement engagée en 2023, avant de remettre les pièces du dossier à l’avocat chargé de la procédure. Il affirme également avoir été blanchi par le conseil de discipline à la suite d’une plainte antérieure du gérant de GPMS.
Ces éléments, rapportés par la presse, ne préjugent pas de la décision de la juridiction. Ils illustrent toutefois la complexité des procédures dans lesquelles les huissiers peuvent être mis en cause à l’occasion de l’exécution de leurs missions.
Des arrestations qui ravivent les inquiétudes
Avant cette affaire, la détention de deux autres huissiers avait déjà provoqué une vive réaction au sein de la profession.
Me Sory Daouda Camara, président honoraire de la Chambre nationale des huissiers, et Me Mandjou Sangaré ont été placés sous mandat de dépôt dans une procédure engagée devant la CRIEF. Ils sont poursuivis pour des faits présumés d’escroquerie au jugement, de faux en écritures publiques et d’autres infractions.
La Chambre nationale des huissiers avait alors organisé une assemblée générale extraordinaire pour examiner la situation de ses confrères. Son président, Me Aboubacar Camara, avait estimé que les deux professionnels avaient agi dans le cadre de l’exécution d’une décision de justice.
La corporation avait demandé leur remise en liberté et envisagé un mouvement de débrayage. Le parquet spécial près la CRIEF avait, de son côté, affirmé qu’il ne céderait à aucune pression et que les poursuites suivraient leur cours.
Le 8 octobre, les huissiers ont finalement suspendu leurs activités sur l’ensemble du territoire national, dénonçant un climat d’insécurité dans l’exercice de leurs fonctions.
« On ne se sent pas en sécurité », avait notamment déclaré le secrétaire général de la Chambre, Me Jean-Pierre Pépé Béavogui, selon la presse.
Cette succession d’affaires nourrit un sentiment d’inquiétude au sein de la profession. Les huissiers redoutent que l’exécution d’une décision judiciaire, lorsqu’elle contrarie les intérêts d’une partie, puisse les exposer à des poursuites pénales.
La question de la voie disciplinaire
Au-delà des affaires individuelles, une autre question mérite d’être posée : celle de la procédure applicable lorsqu’un justiciable estime qu’un huissier a commis une faute professionnelle.
En Guinée, la Chambre nationale des huissiers de justice dispose d’un conseil de discipline chargé d’examiner les manquements professionnels de ses membres. Cette voie disciplinaire permet notamment de vérifier si les actes accomplis par un huissier sont conformes aux règles qui encadrent sa profession.
Or, dans plusieurs affaires relayées par la presse, les plaintes visant des huissiers sont directement portées devant des juridictions pénales, notamment la CRIEF, ou font l’objet d’enquêtes de l’Office de répression des délits économiques et financiers (ORDEF).
Le cas de Me Aboubacar Camara est révélateur de cette situation. Le gérant de GPMS SARL avait saisi la Chambre nationale des huissiers en décembre 2025, avant de déposer une plainte auprès du parquet spécial de la CRIEF en mai 2026.
La question n’est pas de remettre en cause le droit de tout citoyen à porter plainte, ni de soustraire les huissiers à la justice pénale. Lorsqu’un comportement est susceptible de constituer une infraction, les autorités judiciaires ont naturellement compétence pour enquêter et, le cas échéant, engager des poursuites.
Mais encore faut-il distinguer la faute professionnelle de l’infraction pénale.
Une irrégularité dans la signification d’un acte, un retard dans l’exécution d’une décision ou un désaccord sur la conduite d’une procédure ne constituent pas automatiquement une infraction pénale. La qualification des faits doit reposer sur des éléments précis et être appréciée par les autorités compétentes.
La saisine du conseil de discipline ne saurait davantage faire obstacle à une enquête pénale lorsque des faits délictueux sont allégués. Les deux procédures répondent à des objectifs différents et peuvent, dans certaines circonstances, être menées parallèlement.
Une profession au cœur de l’exécution des décisions de justice
Les huissiers occupent une place essentielle dans le fonctionnement de la justice. Sans leur intervention, de nombreuses décisions judiciaires resteraient sans effet. Ils contribuent également à la sécurité juridique des transactions et à la protection des droits des justiciables.
Pour autant, leur statut d’auxiliaires de justice ne leur confère aucune immunité. Ils doivent répondre de leurs actes et respecter les règles qui encadrent leur profession.
Mais cette responsabilité ne doit pas se transformer en une pression susceptible de compromettre leur indépendance dans l’exécution des décisions judiciaires.
L’enjeu est donc double : garantir aux citoyens la possibilité de dénoncer les éventuels abus commis par les huissiers, tout en protégeant ces professionnels contre les poursuites abusives ou les tentatives d’intimidation liées à l’exercice de leurs missions.
Dans ce contexte, une clarification des procédures de plainte, une meilleure articulation entre les instances disciplinaires et les juridictions pénales, ainsi que des garanties renforcées pour les huissiers dans l’exercice de leurs fonctions apparaissent nécessaires.
Car une justice efficace ne repose pas uniquement sur le prononcé des décisions. Elle dépend aussi de la capacité de ceux qui sont chargés de les exécuter à accomplir leur mission dans le respect de la loi, sans crainte de représailles ni pression indue.
